" Mammouth King Blues Band
" est un nom qui revient régulièrement depuis une vingtaine d'années sur les
programmations des meilleures maisons, celles qui proposent au public une musique
vivante. Assurément, le Blues, malgré son âge canonique, reste bien vivant,
et sous les doigts de ces musiciens-ci, il montre encore une belle verdeur :
il est brut, âpre, loin des affèteries que son fils le Jazz a trop eu tendance
à prendre en traversant l'Atlantique. Et pourtant, comment des frenchies du
sud-ouest prétendent-ils jouer cette musique afro-américaine ?
" Parce qu'on aime ça ! ", réponse immédiate de Jean-Luc, le chanteur du groupe,
vigneron et pivot des formations qui se sont succédées sous cette appellation
par lui contrôlée. " Etre d'ici ne nous impose pas de jouer la musique d'ici
; nous aimons bien la bourrée et la gigue, mais... Pour nous, bluesmen, c'est
un rôle de composition, mais c'est bien notre musique, puisque nous l'avons
choisie ! " Et les acteurs qui l'entourent donnent la réplique avec conviction
: Philippe, le pianiste, a une connaissance intime des différents style du Blues
(les Blues, écrivait Marguerite Yourcenar), et sa virtuosité ne l'emporte jamais
sur l'intention. Ses interprétations de morceaux du Professeur Longhair, par
exemple, ont une réelle authenticité, parce que davantage qu'un décalque de
l'original, elles constituent une respectueuse re-création ; et quand à la suite,
il entame une chanson de Big Maceo ou de Tom Waits, le lien s'appelle nettement
Philippe. Luc se soucie si peu des conventions qu'il joue de l'harmonica à l'envers,
et lorsqu'on l'a entendu, on se demande si les autres harmonicistes ne feraient
pas mieux d'essayer ! Lorsqu'il empoigne sa guitare arch-top, son enthousiasme
enterre définitivement l'archétype qui voudrait faire croire que cette musique
est celle de la tristesse, si les traits au bottleneck de Jean-Luc sur ses dobros
(vous savez, ces drôles de guitares à résonateurs au son caractéristique) ne
l'ont pas encore fait. Derrière, Olivier, contrebassiste et seul du groupe à
ne jouer que debout, assied le rythme sans fioritures. Et quand arrive Kristell,
la nouvelle recrue, une évolution presque palpable se produit dans l'assistance.
D'abord c'est l'incrédulité : comment cette frêle jeune femme a-t-elle atterri
au milieu des quatre vieux complices ? On se prendrait à évoquer Boucles d'Or
et les trois ours, malgré ses cheveux courts et noirs... Puis le doute : assurément
la plastique ravissante de la demoiselle est loin des standards imposés par
Big Mama Thornton ou Etta James ! Enfin, l'étonnement, lorsque de cette gorge
charmante s'échappe un chant ferme, charnu, que l'on croyait l'apanage de divas
aux plus imposants appas. Et Mammouth King Blues Band en est transformé ; ses
réponses au chant plus rugueux de Jean-Luc aérent l'ensemble ; les titres qu'elle
interprète en solo élargissent la palette du groupe, amènent au répertoire une
tonalité différente, une touche de délicatesse sans mièvrerie et de sensualité.
Oui, ces cinq-là se sont bien trouvés.
Mais, direz-vous, pas de batterie ? " Dans les blues qui nous ont servi de modèles,
elle n'est que rarement présente ; c'est souvent, davantage qu'un réel apport
musical, une sécurité illusoire qui dénature ou affadit les rythmes que nous
cherchons à produire. " Allez donc les écouter, et vous conviendrez avec moi
que Mammouth King Blues Band n'en a aucunement besoin.
Georges Géronte, février 2001